Avant-propos 2026
Avant-propos
« votre cœur est greffé en moi / [...] le mien est en vous également »
— Christine de Pizan
Résumant à eux seuls le propos des Cent ballades d’amant et de dame, ces deux vers posent des mots sur le sentiment amoureux qui permet de connaître intimement une personne, de partager ses peines, d’éprouver ses moindres états d’âme. Ces vers évoquent pour nous compassion et vulnérabilité, la rencontre dans ce qu’elle a de plus fusionnel. Aller vers l’autre, c’est y laisser sa trace. C’est aussi d’admirer en soi celle qu’autrui a su déposer.
La dix-septième édition du colloque de l’ADELFIES a permis d’étudier l’omniprésence de la rencontre dans les œuvres littéraires selon un axe à la fois thématique et esthétique. L’époque contemporaine semble obsédée par cette question de proximité dans les rapports sociaux, par « la richesse et la pluralité des attachements, leur dimension affective et émotive » (Gefen et Laugier). Au prisme des théories du care et du pouvoir de la sollicitude (Gilligan), elle définit la rencontre comme une forme d’écoute nécessaire au maintien du lien à l’autre et de la solidarité au sein des communautés (Gefen et Laugier) ou comme le désir d’échange découlant d’une tendance à vouloir « favoriser notre propension à l’empathie, corriger les traumatismes de la mémoire individuelle ou du tissu social » (Gefen). Que ce soit en dressant des ponts entre les différentes classes sociales — on peut ici penser à l’œuvre d’Annie Ernaux —, en remplissant un devoir de mémoire envers les subjectivités qu’on refuse d’oublier ou en créant un dialogue interculturel (comme dans Kukum de Michel Jean ou Shuni de Naomi Fontaine), une infinité d’exemples de la rencontre ainsi définie s’observe dans la production littéraire contemporaine comme dans celle des siècles passés.
L’échange est caractéristique de la littérature en tant que forme, notamment dans les œuvres qui en citent d’autres pour mieux s’y lier – pensons à Renart le Contrefait, roman français du quatorzième siècle venu parodier le canonique Roman de Renart, ou encore à Que notre joie demeure de Kev Lambert, dont le titre fait référence à Soifs de Marie-Claire Blais. Depuis toujours, la littérature se nourrit d’échos, de références et de clins d’œil; elle part, pour ainsi dire, à la rencontre de ses prédécesseurs. Le remaniement de formes anciennes à une époque plus tardive, le mélange de plusieurs formes d’art ou de différents genres au sein d’une même œuvre ou encore la collaboration (collectifs d’essais ou de nouvelles, traduction d’une œuvre...) témoignent du renouvellement esthétique permis par les différentes déclinaisons de la rencontre.
À la lumière des théories littéraires de Hans Robert Jauss et Wolfgang Iser, Gabriel Deschamps se penche sur le rôle singulièrement explicité du/de la lecteur·rice dans les deux romans Notre-Dame-des-Fleurs et Querelle de Brest de Jean Genet.
Dans son article, Emma Desjardins étudie les différents effets formels de la stratégie narrative de l’adresse épistolaire dans Shuni. Ce que tu dois savoir, Julie de Naomi Fontaine. Elle montre qu’il découle du choix de la lettre par Naomi Fontaine un mouvement de l’individuel au collectif créant un échange entre l’écrivaine et le lectorat, qui se voit ainsi confronté à une réflexion sur le colonialisme et sur la nécessité d’une responsabilisation collective.
Florence Verreault analyse pour sa part le roman Malvina de Sophie Cottin et la réflexion sur la liberté féminine que la romancière y propose au prisme de la double rencontre : celle, sur le plan de l’intrigue, de la scène de première vue et celle, sur le plan de l’hybridité génétique, de la transposition en régime gothique de ce topos de la rencontre amoureuse dans le roman sentimental.
Initialement présentées lors de la dix-septième édition du colloque de l’ADELFIES, les trois propositions ici réunies interrogent les rapports qu’entretient la littérature avec la notion de rencontre, laquelle permet d’interroger le fond ou la forme des œuvres ainsi que l’interdisciplinarité croissante des approches en études littéraires.
L’équipe de Verbatim tient à remercier le Département des littératures de langue française, de traduction et de création, de l’Association des étudiant·e·s en littératures de langue française, en traduction et en création inscrit·e·s aux cycles supérieurs (ADELFIES), et l’Association étudiante des cycles supérieurs de l’Université McGill (AÉCSUM) pour son soutien. Ce numéro n’aurait pu exister, en outre, sans le travail du comité organisateur du colloque de mars 2024, ainsi que le travail des évaluateur·rice·s externes.