Avant-propos
Avant-propos
Construction de la figure auctoriale, mise en scène du personnage, matérialité du texte : la littérature peut se définir comme une vaste mise en scène. Ce thème a été l’objet du 16e colloque estudiantin annuel de l’ADELFIES, qui s’est proposé de réfléchir la littérature comme un art de la représentation — de soi ou d’autrui, de la réalité, de mondes fictifs — ainsi qu’aux différentes formes que prennent ces représentations, des enluminures d’un manuscrit médiéval à la réception médiatique d’une œuvre contemporaine.
D’un point de vue externe, un·e auteur·rice est conscient·e du monde qui l’entoure et cherche à s’y mouvoir à l’intérieur d’un champ bien défini. En tant que stratégie auctoriale, l’ethos peut se construire à la fois par le discours, par l’idéologie et par l’incorporation, soit la manière d’habiter son corps, de s’habiller, de s’exprimer en public, de gesticuler… Cela qui fait écho aux questions soulevées par Pierre Bourdieu (1991) sur le champ littéraire et sur les rôles des acteur·rice·s de production culturelle de l’industrie du livre.
Puis d’un point de vue interne, le regard que portent les personnages sur eux-mêmes — et sur le monde qui les entoure — illustre un décalage entre leurs idéaux et la société, ou encore entre leur rapport à soi et la réalité. S’observe aussi chez le personnage romanesque une tension entre sa connaissance de lui-même et ses agissements. Confronté à l’écart entre la manière dont il se représente et le regard d’autrui, il se met en scène afin d’interroger son identité. À la lumière du renversement carnavalesque analysé par Mikhaïl Bakhtine (1970), le jeu de représentation auquel participent les protagonistes peut prendre des proportions spectaculaires.
L’intervention de l’auteur·rice dans le texte, que permettent notamment la figure de la « métalepse » (Genette, 1972) ou encore le péritexte d’une œuvre, constitue une autre occasion de penser la littérature. Quant à la mise en scène de personnages-écrivains, elle témoigne d’une porosité entre la voix de l’auteur·rice et celle des protagonistes qui nourrit le pouvoir autoréflexif de l’art de l’écriture. De « la mort de l’auteur » constatée par Barthes à la « fonction-auteur » décrite par Foucault en passant par les nouvelles possibilités abordées par Couturier (1995) sur la constitution de la figure de l’auteur·rice, celle-ci se voit attribuer un pouvoir métalittéraire.
Dans le cinquième numéro de Verbatim, Cécilia Morin explore la dimension métalittéraire des représentations de gestes de création et de réception dans les romans La mazurka perdue des femmes-couresse de Mérino Céco et Un dimanche au cachot de Patrick Chamoiseau. Son article étudie l’influence des représentations de la mise en récit sur le travail de mémoire de l’histoire antillaise, et plus particulièrement des violences de l’esclavagisme.
Du côté de la littérature postcoloniale, Samuele Ellena propose une critique de la distinction effectuée par Genette entre « officiel » et « officieux » en étudiant les institutions littéraires en place au moment de la publication de Force-bonté dans une perspective sociocritique. À ce titre, il analyse les éléments paratexuels des premières éditions afin de comprendre l’influence du discours de la figure auctoriale de Bakary Diallo dans la fondation d’une littérature africaine d’expression française.
À la lumière des notions de polyphonie et de carnavalesque, Saman Shahriari dévoile l’univers complexe mis en scène dans la pièce Le pédant joué de Cyrano de Bergerac, qui contourne la censure du XVIIe siècle par des stratégies stylistiques et des ressorts comiques pour présenter une pensée libertine en opposition avec le dogmatisme religieux de son époque.
L’article de Jia Xing décrit quant à lui la dualité entre honte et tendresse observable dans la narration du traumatisme familial subie par la protagoniste de La honte d’Annie Ernaux. Jia Xing observe ainsi les tensions au cœur d’un récit autobiographique où la narratrice se dédouble de manière à porter un regard rétrospectif sur un « moi » qu’elle n’est plus.
Enfin, Louise Zaton démontre dans son article l’influence thématique et stylistique des traductions de poètes grecs antiques sur la rédaction des Mémoire d’Hadrien de Marguerite Yourcenar. L’étudiante révèle ainsi le tissage s’opérant entre la mémoire des œuvres et l’écriture, ou entre le processus de traduction et celui de création littéraire, dévoilent un procédé de « travestissement » narratif manifestant un jeu de la représentation.
Les cinq contributions rassemblées ici abordent différentes formes de représentations littéraires dans des œuvres d’époque et de styles très variés. Initialement présentées lors du colloque de l’ADELFIES, chacune de ces études s’attarde à une modalité de la mise en scène en littérature.
L’équipe de Verbatim tient à remercier le Département des littératures de langue française, de traduction et de création, de l’Association des étudiant.e.s en littératures de langue française, en traduction et en création inscrit.e.s aux cycles supérieurs (ADELFIES), et l’Association étudiante des cycles supérieurs de l’Université McGill (AÉCSUM) pour son soutien. Ce numéro n’aurait pu exister, en outre, sans le travail du comité organisateur du colloque de mars 2024, ainsi que le travail des évaluateur·rice·s externes.