De la traduction des poèmes grecs antiques à la rédaction des Mémoires d’Hadrien : l’écriture-traduction chez Marguerite Yourcenar
De la traduction des poèmes grecs antiques à la rédaction des Mémoires d’Hadrien : l’écriture-traduction chez Marguerite Yourcenar
« L’une des meilleures manières de recréer la pensée d’un homme : reconstituer sa bibliothèque[1] », écrit Marguerite Yourcenar à propos de la genèse de son roman Mémoires d’Hadrien, dans lequel elle fait de l’empereur Hadrien le narrateur de sa propre vie dans une lettre fictive adressée à son successeur. Quelques lignes très similaires dans la préface de La Couronne et la Lyre, recueil de poèmes grecs antiques traduits par Yourcenar et paru en 1979, invitent à rapprocher ces traductions poétiques des Mémoires d’Hadrien, et à étudier leur influence sur l’écriture du roman :
Certaines de ces traductions sont contemporaines des diverses ébauches de Mémoires d’Hadrien, et surtout des années 1948-1951, durant lesquelles fut repris et terminé ce livre. La fréquentation de quelques poètes de peu antérieurs à l’empereur, de quelques uns même de ses contemporains et d’autres, beaucoup plus anciens, mais dont on sait qu’il appréciait les œuvres, était de ma part l’application d’une recette que j’ai donnée ailleurs : reconstruire la bibliothèque du personnage qui nous occupe, ce qui est encore l’une des meilleures manières de nous renseigner sur la sensibilité d’un homme du passé[2]
Le lien entre les traductions des poèmes grecs antiques et la composition des Mémoires d’Hadrien est encore affirmé par Yourcenar à plusieurs reprises dans sa correspondance ou ses entretiens[3]. Yourcenar a pour habitude de souligner en premier lieu le rôle de ces traductions dans la reconstitution biographique de la vie d’Hadrien : elles lui permettaient de mieux s’identifier à l’empereur pour lui prêter sa plume. La traduction des poètes grecs antiques s'inscrit donc, avant tout, dans le cadre des vastes recherches érudites entreprises par l'autrice, assimilées à un catalyseur dans le cadre du projet romanesque des Mémoires d’Hadrien. Les allusions de Yourcenar à ce travail préparatoire abondent dans les nombreux paratextes – notamment les préfaces et entretiens donnés par l’autrice – à commencer par le Carnet de notes des Mémoires d’Hadrien qui en fait le prérequis du surgissement de la « magie sympathique » lui permettant d’appréhender son personnage à travers les siècle[4]. Son Carnet de notes des Mémoires d’Hadrien et les pages énumérant ses sources montrent l’ampleur de ses recherches : écrits personnels d’Hadrien, sources historiques, épigraphiques à même de renseigner l’autrice sur sa vie et son règne[5], ont tous été consultés en amont de l’écriture.
Au même titre que ces sources, les poèmes grecs antiques fréquentés et traduits par Yourcenar fournissent des informations historiques et biographiques sur Hadrien. Cependant, les poèmes grecs traduits se distinguent à deux égards. D’une part, ils témoignent des goûts personnels d’Hadrien, éclairant son style et sa sensibilité humaine. Ils permettent ainsi, par-delà un simple renseignement historique, un état d’identification à la sensibilité de l’empereur propre à transcender les siècles séparant Yourcenar d’Hadrien, et qui présente « quelque chose de médiumnique [6]».
D’autre part, la spécificité de cette source poétique réside dans la manière dont Yourcenar s’en empare à travers la traduction : il ne s’agit pas ici d’un simple exercice d’érudition à visée informative. L’écrivaine s’approprie ces textes pour enrichir son propre style, au point de créer un dialogue intime entre son écriture et celle qu’elle imagine pour Hadrien. L’influence est par ailleurs plus profonde que dans les rapports intertextuels habituels, puisque la traduction des poèmes vise ici à informer en retour le style personnel de l’écrivaine pour le faire ressembler à l’écriture de l’empereur Hadrien. « Il s’agit de forger le langage en le surpassant par l’instauration d’une langue consubstantiellement partagée, unique dans l’histoire de par le dialogue arbitraire qu’elle a généré entre deux individus [7] », comme l’expliquent Sophie Klimis, Isabelle Ost et Stéphanie Vanasten dans l’introduction de leur ouvrage consacré aux liens entre traduction et fiction.
Ainsi, dans la préface de La Couronne et la Lyre, Yourcenar exhibe les liens qui existent entre la traduction des poètes grecs antiques et la rédaction des Mémoires d’Hadrien en présentant sa traduction comme un exercice préalable à la composition du roman à travers deux comparaisons, l’une picturale et l’autre musicale[8]
En traduisant ces poèmes, ou fragments de poèmes, ma démarche ne différait en rien de celle des peintres d’autrefois, dessinant d’après l’antique ou brossant une esquisse d’après des peintures de maîtres antérieurs à eux, pour mieux se pénétrer des secrets de leur art, ou encore de celle du compositeur retravaillant de temps à autre un passage de Bach ou de Mozart pour en jouir ou s’enrichir de lui[9].
L’accent mis sur l’imitation et l’influence stylistique dans la traduction, à travers les verbes expressifs « s’enrichir de » et « se pénétrer de », établit un lien manifeste, tant sur le plan thématique que stylistique, entre les poèmes lyriques grecs traduits et le roman Mémoires d’Hadrien.
Pourtant, l’autrice met en garde contre les conclusions hâtives. Dans En pèlerin et en étranger[10], elle écrit : « Trop de commentateurs naïfs concluent d’une traduction à une influence sur l’œuvre originale de l’écrivain qui traduit et à l’admiration passionnée de celui-ci pour l’œuvre traduite[11] ». Si les poèmes ont inspiré son roman, Yourcenar reste donc souveraine dans son écriture et ne s’efface jamais derrière ses traductions.
Cette mise en garde souligne la complexité du rapport entre traduction et création littéraire chez Yourcenar. Si son travail sur les poèmes grecs nourrit son écriture, il ne s'agit ni d'une simple influence passive ni d'une imitation, mais bien d’une véritable recréation. Ainsi se dessine une tension entre fidélité aux poèmes en tant que sources et réappropriation créative. Cette dualité, comme on le verra, interroge en définitive la posture auctoriale de Marguerite Yourcenar et sa conception de la création littéraire, dans laquelle l’érudition se mêle toujours à une imagination profondément personnelle.
La traduction ou la « magie sympathique[12] » : traduire pour recréer un personnage historique en littérature
L’étude et la traduction des poèmes grecs historiquement appréciés d’Hadrien ou écrits par lui est un moyen particulièrement efficace pour Yourcenar de s’identifier à la figure historique de l’empereur tout en créant un personnage romanesque en accord avec l’histoire. Ces poèmes authentiques renseignent en effet sur les goûts littéraires d’Hadrien, et même sur sa vie, dans le cas des poèmes qu’il a lui-même composés. Ainsi, Yourcenar intègre à la diégèse des Mémoires d’Hadrien de nombreuses références thématiques à cette poésie. On peut citer l’exemple d’un poème d’Hadrien qui accompagnait une offrande à Zeus, et dans lequel l’empereur intercédait auprès de Zeus en faveur de son prédécesseur, Trajan, en demandant sa victoire contre les Parthes[13]. Ce poème, traduit par Yourcenar dans La Couronne et la Lyre[14], a probablement inspiré à Yourcenar le sacrifice à Zeus d’Hadrien[15] pour remercier le dieu d’avoir accordé à Trajan la victoire contre les Parthes dans le roman. Malgré un léger déplacement chronologique opéré dans le roman – puisque le personnage d’Hadrien y sacrifie à Zeus une fois la victoire obtenue, et non plus avant – l’autrice semble ici avoir utilisé la poésie d’Hadrien qu’elle a traduite comme source historique afin de donner un aperçu fidèle de la relation d’Hadrien avec Trajan.
La traduction de la poésie grecque antique permet en outre de reconstituer certains faits historiquement incertains ou des pans de la vie intérieure de l’empereur qui échappent à l’Histoire et à la postérité. La reconstitution de la sensibilité du personnage, fondée sur les sources poétiques traduites par Yourcenar, se manifeste en particulier à travers des thèmes tels que la vieillesse, l’amour, la mort et le sacré. Bien que ces motifs soient courants dans de nombreux textes antiques, leur traitement dans certains passages des Mémoires d’Hadrien rappelle spécifiquement la manière dont ils apparaissent dans les poèmes grecs traduits par l’autrice. C’est par exemple le cas de la sensibilité d’Hadrien pour le sacré dans les Mémoires. À la poésie d’ordre mystique ou cosmique traduite dans La Couronne et la Lyre font directement écho plusieurs passages des Mémoires où l’empereur témoigne de son sens du sacré dans son rapport à la vie et à la religion. L’empereur se fait initier aux cultes de Mithra et d’Éleusis, mais c’est aussi plus largement une révérence religieuse face aux objets de la vie quotidienne et de la nature qui est commune à certains poèmes traduits et aux Mémoires d’Hadrien. Par exemple, l’observation émerveillée des astres par Hadrien semble s’inspirer de certains poèmes astronomiques traduits par Yourcenar, comme c’est le cas du passage qui clôt la troisième section du roman, « Tellus stabilita » :
Le grand astre de la constellation de la Lyre, étoile polaire des hommes qui vivront quand depuis quelques dizaines de milliers d’années nous ne serons plus, resplendissait sur ma tête. […] J’ai connu plus d’une extase […]. Celle de la nuit syrienne fut étrangement lucide. Elle inscrivit en moi les mouvements célestes avec une précision à laquelle aucune observation partielle ne m’aurait jamais permis d’atteindre[16]
Cet extrait présente en effet de fortes ressemblances avec une épigramme de Marcus Argentarius dont Yourcenar intitule la traduction « À l’instar des astres », et qui donne d’ailleurs son titre au recueil La Couronne et la Lyre :
Sans troubler ceux qui parlent bas ou qui reposent,
Toute la nuit je danse, ou, couronné de roses,
Je chante et fais sonner ma lyre sous mes doigts…
Arrière, sots censeurs ! J’obéis à des lois,
Car parmi les desseins que dans l’ombre on peut lire,
Le ciel nous offre aussi sa Couronne et sa Lyre[17]
Κωμάζω, χρύσειον ἐς ἑσπερίων χορὸν ἄστρων
λεύσσων, οὐδ᾿ἄλλων λὰξ ἐβάρυν᾿ὀάρους·
στρέψας δ᾿ἀνθόβολον κρατὸς τρίχα τὴν κελαδεινὴν
πηκτίδα μουσοπόλοις χερσὶν ἐπηρέθισα
καὶτάδε δρῶν εὔκοσμον ἔχω βίον·οὐδὲ γὰρ αὐτὸς
κόσμος ἄνευθε λύρης ἔπλετο καὶ στεφάνου[18]
La parenté de ces deux textes est d’abord mise en évidence par la présence de l’observation des astres et la mention de la constellation de la « Lyre » dans les deux textes. C’est ensuite l’analogie entre les lois des astres et les lois des hommes qui apparaît commune au poème et à l’extrait du roman : chez Marcus Argentarius, la présence de la musique et des couronnes dans le contexte du banquet des hommes se trouve justifiée par l’existence des constellations de la « Couronne » et de la « Lyre ». Dans l’extrait des Mémoires d’Hadrien, c’est l’avènement d’Hadrien comme empereur, ainsi que ses lois politiques, qui semblent sanctionnées par l’ordre du cosmos : de même que les étoiles avaient prédit son destin d’empereur, de même le spectacle harmonieux du ciel reflète à présent l’ordre de son règne. Cette justification aux accents mystiques de sa propre destinée par Hadrien est encore visible dans la description de la constellation qui « resplendissait sur [sa] tête »… comme une couronne impériale. Si la comparaison n’est pas explicite dans cet extrait du roman, il est tentant de retrouver ici la « couronne » pour reconstituer le couple couronne-lyre du poème de Marcus Argentarius. Les mots couronne et lyre, tous deux présents dans le poème grec de Marcus Argentarius, à la fois dans la traduction française donnée par Yourcenar et dans les Mémoires d’Hadrien, relieraient étroitement ces trois textes.
Recréer le « portrait d’une voix[19] » par la traduction
Les poèmes grecs antiques traduits sont plus profondément mis au service de la reconstitution de la « voix » du personnage d’Hadrien dans le roman. La tâche que se propose l’autrice consiste en effet à reconstituer, de la manière la plus authentique et vraisemblable possible, le ton et la voix qui caractérisèrent l’empereur Hadrien selon une démarche mimétique. Pour ce faire, la poésie grecque antique qu’elle traduit fournit une palette de styles différents dans lesquels l’autrice puise en fonction des situations auxquelles est confronté le personnage d’Hadrien pour lui faire adopter le ton qui convient.
La poésie érotique grecque infuse particulièrement la section « Saeculum aureum[20] » dans laquelle Hadrien raconte le bonheur de son idylle avec Antinoüs. On trouve ainsi des réminiscences de certaines pièces érotiques de Straton de Sardes, comme dans la description du teint d’Antinoüs « de la couleur […] du miel[21] » qui rappelle le début de l’épigramme 5 du livre XII de l’Anthologie Palatine[22] traduite par Yourcenar :
J’aime les teints dorés, ou bien couleur de miel[23]
Τοὺς λευκοὺς ἀγαπῶ φιλέω δ᾿ἅμα τοὺς μελιχρώδεις[24]
De même, l’évocation du rougissement d’Antinoüs qui « soudain, se sentant écouté, ou regardé peut-être, […] se troubla, rougit[25] […] », peut aussi faire songer au rougissement de l’éphèbe courtisé par le je poétique dans l’épigramme 8 du livre XII de l’Anthologie Palatine, également attribuée à Straton :
Et moi, touchant du doigt les corolles mi-closes,
Je murmurai : « Combien ? » Plus rouge que ses roses,
Il chuchota : « Va-t’en, mon père nous écoute [26] ! »
[…] ἐπιστὰς δ᾿ἥσυχος αὐτῷ
φημὶ “Πόσου πωλεῖς τὸν σὸν ἐμοὶ στέφανον;”
μᾶλλον τῶν καλύκων δ᾿ἐρυθαίνετο, καὶ κατακύψας
φησὶ “Μακρὰν χώρει,μή σε πατὴρ ἐσίδῃ[27].”
Bien que le rougissement en contexte amoureux constitue un cliché partagé par de nombreux autres textes antiques[28], la récurrence des motifs pouvant évoquer des pièces traduites de Straton de Sardes permet ici d’avancer l’hypothèse que c’est bien sa poésie qui les a ici inspirés, et qui participe à la tonalité érotique de la section.
Ailleurs, au contraire, la rationalité politique prédomine, comme dans les sections « Tellus stabilita » ou « Disciplina augusta», et entraîne la présence d’un ton moins exalté qui rappelle davantage le style de l’élégie politique grecque. Le passage de « Tellus stabilita », par exemple, dans lequel Hadrien expose rétrospectivement sa vision de la justice et énumère une série de mesures politiques prises dans ce sens, fait penser à une élégie politique de Solon traduite par Yourcenar, dans laquelle le législateur athénien du VIe s. av. J.-C. rend compte des mesures qu’il a prises pour mieux répartir la propriété foncière et délivrer les Athéniens vendus en esclavage pour dette :
[…] Et toi, ô noire Terre,
Mère de tous les dieux ! Toi que j’ai délivrée
Des bornes dont tu fus bassement encombrée[29]
μήτηρ μεγίστη δαιμόνων Ὀλυμπίων·
ἄριστα, Γῆ μέλαινα, τῆς ἐγώ ποτε
ὅρους ἀνεῖλον πολλαχῆ πεπηγότας [30] […]
Dans cet extrait, l’importance du « je » poétique en tant qu’auteur de ces mesures est mise en évidence par l’emploi du pronom grec emphatique « ἐγώ » et par le verbe à la première personne du singulier, « ἀνεῖλον » (« j’ai enlevé »), qui est mis en emphase à la coupe penthémimère du trimètre iambique grec, tandis que le verbe correspondant dans la traduction française de Yourcenar, « j’ai délivr[é] », occupe une autre place métrique importante en fin de vers et en assure la rime. Or, le passage des Mémoires d’Hadrien dans lequel l’empereur se livre lui aussi à une reddition de comptes politiques frappe par sa ressemblance à la fois thématique et énonciative avec le poème de Solon. Le personnage exprime sa volonté d’établir des lois plus justes pour protéger les plus démunis[31], ainsi que d’effectuer une « annulation complète des dettes des particuliers à l’État […] pour faire table rase après dix ans d’économie de guerre[32] » dans un discours marqué par la forte présence énonciative de la première personne du singulier. Le « je » est scandé en tête des propositions dans tout le passage : « J’ai défendu qu’on l’obligeât aux métiers déshonorants ou dangereux[33][…] », « j’ai veillé à ce que l’esclave ne fût plus cette marchandise anonyme qu’on vend sans tenir compte des liens de famille[34] […] », « j’ai accordé à la femme une liberté accrue d’administrer sa fortune[35] […] », « j’ai mis fin au scandale des terres laissées en jachère par de grands propriétaires peu soucieux du bien public[36] […] ».
Ainsi, la traduction des poèmes grecs par Yourcenar est mise au service d’une justesse historique, biographique et rhétorique dans le roman Mémoires d’Hadrien. Cela apparaît clairement sur le plan thématique, mais aussi parfois sur le plan stylistique, comme dans l’exemple de l’élégie de Solon qui prouve que les poèmes grecs traduits informent le style et l’esthétique des Mémoires d’Hadrien.
Une influence stylistique des traductions au service d’une même vision du passé
Il est remarquable que les poèmes grecs anciens traduits par Yourcenar partagent avec les Mémoires d’Hadrien une même « esthétique de l’universalité », rendue possible par des procédés stylistiques similaires, tels que la mise en avant des sensations et l’usage fréquent de synecdoques. Nos deux corpus parviennent de cette façon à isoler des détails de la vie quotidienne et à insister sur les sens corporels pour se focaliser sur ce qui est commun à l’humanité à travers les époques. On trouve ainsi plusieurs énumérations ou accumulations d’aliments particuliers dans le corpus de traduction et dans les Mémoires d’Hadrien. Il apparaît même que Yourcenar cherche à accentuer l’aspect brut de ces accumulations dans ses traductions françaises des poèmes grecs, comme dans le poème suivant d’Alcman qui comprend un verbe dans sa version originale, mais que l’autrice efface en français :
[…]… Des légumes, une miche,
Du bon froment bouilli, des raisins et du miel
Mêlés d’un peu de cire[37]…
ἤδη παρέξει[38] πυάνιόν τε πολτὸν;
;χίδρον τε λευκὸν κηρίναν τ’ ὀπώραν[39].
Cette accumulation d’aliments, en ancrant le texte dans le concret, crée une impression de présence tout en évoquant une expérience universelle, la nourriture étant un invariant de la condition humaine. On retrouve des procédés stylistiques semblables dans les Mémoires d’Hadrien, comme dans un passage au début du roman où Hadrien s’exprime sur ses goûts alimentaires :
J’aimais l’arôme de viandes rôties et le bruit de marmites raclées des réjouissances de l’armée […] je tolérais assez bien l’odeur de fritures des places publiques en temps de Saturnales […]. Manger un fruit, c’est faire entrer en soi un bel objet vivant, étranger, nourri et favorisé comme nous par la terre ; c’est consommer un sacrifice où nous nous préférons aux choses[40].
À nouveau, l’énumération des mets passe par une série d’aliments particuliers qui font appel aux différents sens et qui sont rendues plus expressives par l’allitération en r au début du passage.
Selon la même logique universalisante, Yourcenar apparaît sensible aux nombreuses formules aphoristiques et gnomiques qui émaillent les poèmes grecs qu’elle traduit et en parsème également son roman Mémoires d’Hadrien. On peut par exemple l’observer dans le premier fragment du poète Hésiode que Yourcenar traduit :
ἔργα νέων, βουλαὶ δὲ μέσων, εὐχαὶ δὲ γερόντων[41].
Aux jeunes gens, les durs travaux ; aux hommes mûrs
La méditation et les conseils ; aux vieux,
La prière, et un cœur qui se souvient des dieux[42].
L’absence de verbe en grec, caractéristique des maximes ou des aphorismes, est ici fidèlement conservée par Yourcenar dans sa traduction française. De nombreux exemples similaires pourraient être convoqués, mais l’on se limitera à ajouter que Yourcenar tend plus largement à gommer, dans ses traductions, tous les éléments trop particularisants, tels que les noms propres à consonance grecque[43], comme pour conférer au poème une portée plus large dans le temps.
On retrouve aussi un très grand nombre de formules et de maximes généralisantes dans les Mémoires d’Hadrien. De cette façon, Yourcenar parvient à faire énoncer à son personnage des maximes générales, toujours valables pour le lecteur à travers les siècles. En voici un exemple au début du roman, alors qu’Hadrien commence par raconter l’une de ses journées fatigantes au Sénat avant d’en tirer des conséquences générales :
[…] la chaleur de mon sang réchauffait mes mains ; mon cœur, mes poumons s’étaient remis à opérer avec une espèce de bonne volonté […]. Le sommeil, en si peu de temps, avait réparé mes excès de vertu avec la même impartialité qu’il eût mise à réparer ceux de mes vices. Car la divinité du grand restaurateur tient à ce que ses bienfaits s’exercent sur le dormeur sans tenir compte de lui, de même que l’eau chargée de pouvoirs curatifs ne s’inquiète en rien de qui boit à la source[44].
Ce passage d’une réalité particulière à une considération gnomique dans un présent de vérité générale est, selon Bruno Gelas, caractéristique du style des Mémoires d’Hadrien. Il parle ainsi de « parole racontante » et de « parole commentante[45] », et explique que Marguerite Yourcenar a coutume de faire suivre la première de la seconde, afin de donner une portée générale aux réalités particulières qu’elle décrit.
On le voit, ces procédés stylistiques communs aux poèmes traduits et aux Mémoires d’Hadrien ne se limitent pas seulement au plan stylistique : ils témoignent aussi d’un projet d’écriture plus vaste, où le passé et le présent se rejoignent dans une continuité vivante. En procédant de la sorte, Yourcenar travaille en « tisseuse » et « [rejointoie] le présent et le passé, reliant, par une patiente mise en relation, les différents fils du réseau pour reconstruire le vaste tissu universel », comme le résume Elena Real dans un article intitulé « Marguerite Yourcenar : une écriture universelle[46] ».
Une influence inversée du projet romanesque sur les traductions ?
Ces exemples montrent à quel point la traduction des poèmes grecs antiques par Yourcenar a pu exercer une influence sur l’écriture des Mémoires d’Hadrien. Parfois, cette influence est uniquement thématique et se signale par la reprise de mêmes motifs de la poésie au roman. D’autres fois, ce sont plutôt des traits stylistiques plus subtils, accentués par les choix de traduction de Yourcenar, qui sont communs aux poèmes grecs et aux Mémoires d’Hadrien. Les deux corpus apparaissent, en tout cas, étroitement liés à toutes les échelles. C’est donc une écriture « profondément rénovée, voire réinventée à partir du modèle de la poésie classique[47] », qu’offrent au lecteur les Mémoires d’Hadrien, tant et si bien qu’il est parfois difficile de déterminer si c’est seulement la traduction des poèmes grecs antiques par Yourcenar qui a influencé l’écriture du roman, ou si le projet romanesque des Mémoires d’Hadrien n’a pas également pu informer ces traductions en amont. Si les exemples examinés jusqu’ici plaidaient surtout en faveur d’une influence délibérément recherchée des poèmes traduits sur le roman, une étude plus précise des choix de traduction de Yourcenar dans La Couronne et la Lyre permet aussi de mettre en évidence la présence de certaines tendances thématiques ou stylistiques préfiguratrices de la diégèse et de l’écriture des Mémoires d’Hadrien dans le corpus de poèmes traduits
L’exemple le plus frappant, parmi de nombreux autres cas qu’il nous est impossible de citer ici de manière exhaustive, est certainement la double-page de traductions d’Homère au début de La Couronne et la Lyre[48]. Celle-ci présente une progression thématique qui se révèle proche de celle du récit de Mémoires d’Hadrien. Observons d’abord la logique qui se dessine à la lecture des neuf fragments homériques traduits par Yourcenar, que nous reproduisons ici :
1 : … Et ils allaient, au bord des flots retentissants…
βῆ δ᾿ ἀκέων παρὰ θῖνα πολυφλοίσϐοιο θαλάσσης[49]·
2 : … Le vent, bon compagnon, les poussait sur la mer…
ἴκμενον οὖρον ἵει πλησίστιον, ἐσθλὸν ἑταῖρον[50]
3 : … Ulysse méditait devant la mer déserte…
πόντον ἐπ᾽ ἀτρύγετον δερκέσκετο δάκρυα λείβων[51]
4 : Et Thétis s’élança, frôlant le dos des vagues,
Ainsi qu’une mouette[52]…
5 : … Et le héros mourut, vaincu par l’âpre glaive, Et par la sombre Mort…
πᾶν δ᾽ ὑπεθερμάνθη ξίφος αἵματι· τὸν δὲ κατ᾽ ὄσσε ἔλλαβε πορφύρεος θάνατος καὶ μοῖρα κραταιή[53].
6 : … Les générations se succèdent et passent Comme dans les forêts les feuilles…
οἵη περ φύλλων γενεὴ τοίη δὲ καὶ ἀνδρῶν.
Φύλλα τὰ μέν τ᾽ ἄνεμος χαμάδις χέει, ἄλλα δέ θ᾽ὕλη τηλεθόωσα φύει, ἔαρος δ᾽ ἐπιγίγνεται ὥρη· ὣς ἀνδρῶν γενεὴ ἣ μὲν φύει ἣ δ᾽ ἀπολήγει[54].
7 : … Et les bûchers des morts et leur lourde fumée…
αἰεὶ δὲ πυραὶ νεκύων καίοντο θαμειαί[55].
8 : … Car il viendra, le jour qui verra Troie en flammes
Et Priam abattu et son peuple tombé…
Εὖ γὰρ ἐγὼ τόδε οἶδα κατὰ φρένα καὶ κατὰ θυμόν· ἔσσεται ἦμαρ ὅτ᾽ ἄν ποτ᾽ ὀλώλῃ Ἴλιος ἱρὴ καὶ Πρίαμος καὶ λαὸς ἐϋμμελίω Πριάμοιο[56].
9 : … Et mieux vaut vivre esclave et de pain noir nourri
Que régner chez les morts…
βουλοίμην κ᾽ ἐπάρουρος ἐὼν θητευέμεν ἄλλῳ, ἀνδρὶ παρ᾽ ἀκλήρῳ, ᾧ μὴ βίοτος πολὺς εἴη, ἢ πᾶσιν νεκύεσσι καταφθιμένοισιν ἀνάσσειν[57].
Les deux premiers fragments semblent dessiner le début d’une aventure, qui prend ici la forme d’une expédition en mer. Puis, intervient un moment de pause, de « méditation », à partir du fragment 3. Le fragment 5 marque alors une nette rupture avec l’irruption de la mort qui prend le héros « vaincu par l’âpre glaive ». S’ensuit une réflexion plus générale sur la mort à travers les vers gnomiques qui constituent le sixième fragment, qui semble prolongée par la perspective du futur évoquée dans le fragment 8, et par la méditation rétrospective d’Achille sur la condition des mortels.
Or, à y bien regarder, ce schéma présente beaucoup de ressemblances avec la logique du récit des Mémoires d’Hadrien. Au début du roman, le narrateur commence par évoquer sa jeunesse, ses premières aventures et son accession au pouvoir selon une démarche initiatique. Ce récit de jeunesse est suivi par des développements plus méditatifs une fois que le personnage est devenu empereur, qui sont eux-mêmes prolongés par une réflexion sur la mort après le suicide d’Antinoüs. La fin du roman peut alors être lue comme une tentative d’appréhension philosophique de la mort par le personnage et, comme dans les fragments homériques traduits par Yourcenar, c’est encore la mort qui domine jusqu’à la célèbre dernière phrase du roman : « tâchons d’entrer dans la mort les yeux ouverts[58] ».
À y bien regarder, les neuf extraits d’Homère dont la critique a, par ailleurs, pu déplorer le nombre trop réduit et la fragmentation[59], semblent donc bien préfigurer[60] un schéma narratif initiatique également caractéristique des Mémoires d’Hadrien, qui va de la formation à la mort du personnage, en passant par un temps de réflexion et de méditation intermédiaire. La traduction poétique de Yourcenar devient ainsi le lieu où s’esquissent et se prolongent certaines formes caractéristiques du roman.
La traduction, un paradigme général de la création yourcenarienne
Comment alors expliquer que les paratextes de Yourcenar mettent en avant la fidélité aux textes-sources pour ses traductions et aux sources historiques pour les Mémoires d’Hadrien, alors qu’elle s’en éloigne très librement ? Pour la plupart des critiques[61], cela peut s’expliquer par une posture de modestie, voire de fausse modestie auctoriale, qui conduit Yourcenar à se réfugier derrière le masque de l’érudition, et à passer sous silence la part de création littéraire qui est la sienne. Mais il y a plus : si Yourcenar ne cesse de comparer son travail de traductrice – et d’écrivaine – à la simple transposition fidèle de textes-sources et de sources érudites, c’est peut-être avant tout parce qu’elle ne distingue pas traduction et écriture « personnelle » :
J’ai dit souvent, et ce n’est pas un paradoxe, que de toute façon on traduit toujours, que lorsque je tâche de décrire un personnage, je décris d’après une image de lui en partie dessinée par des mots qui sont dans mon esprit, et je dois m’asseoir à la table et mettre ça sur papier de manière que ce soit compris du lecteur. C’est une traduction, ce n’est pas tout à fait ce que j’ai dans l’esprit[62].
De fait, « la métaphore du traducteur transparent est pertinente. L’on peut en effet considérer que la fiction historique est une forme de traduction, au sens où elle a également à négocier une distance temporelle et permet de récupérer un ‘original’ perdu[63] ». Traduction, la création fictionnelle l’est aussi dans la mesure où elle implique une transposition par écrit de l’image mentale que l’écrivain se fait de son œuvre, ainsi qu’un travail de traduction préalable dans le cas particulier des Mémoires d’Hadrien.
C’est ainsi que Dionysios Kapsakis propose d’envisager, plus fondamentalement, la traduction comme un « paradigme » de la création yourcenarienne, « comme un modèle abstrait pour le processus de l’écriture, qui peut nous aider à conceptualiser la façon dont Yourcenar comprenait la représentation dans le récit[64] ». De fait, en concevant la création littéraire comme analogue à la traduction, l’autrice « subvertit la dichotomie entre original et reproduction et va jusqu’à suggérer qu’une traduction est une façon d’écrire plus ‘authentique[65]’ ». Selon Dionysios Kapsakis, cette conception de l’écriture, qui motive une transposition de sources et matériaux antiques dans la prose de Yourcenar dans le cas des Mémoires d’Hadrien, est précisément ce qui fait la modernité de l’œuvre, puisque l’autrice « signale [ce faisant] sa reconnaissance de la crise moderne de la représentation dans la narration et l’art, défie la notion même de créativité́ originale, et propose une théorie de l’écriture qui en fait une théorie de la réécriture et de la reconstruction[66] ».
Cette conclusion met une fois de plus en évidence le caractère indissociable de la création et de la traduction dans l’univers littéraire de Marguerite Yourcenar, et apparaît particulièrement éclairante dans le cas des Mémoires d’Hadrien et des traductions poétiques du grec ancien de l’autrice. Si la création romanesque est envisagée sur le modèle de la traduction, il est aussi réciproquement possible d’affirmer que les traductions des poètes grecs antiques par Yourcenar constituent une forme de création littéraire telle qu’elle est définie et envisagée par l’autrice. La présence de motifs et de traits stylistiques préfigurant les Mémoires d’Hadrien au sein de ses traductions françaises en témoigne, de même que le fait « qu’au milieu des années cinquante, elle a pensé à réunir sous son nom, en un même volume, ses propres poèmes et ses traductions des poètes grecs anciens[67] ». Ce projet s’est finalement limité au « Poème anonyme retrouvé dans une tombe d’initié orphique[68] » qui a été présenté comme une traduction dans La Couronne et la Lyre avant d’être repris sous une forme légèrement modifiée dans le recueil Les Charités d’Alcippe[69] et mis sur le même plan que les poèmes originaux de l’autrice[70] : signe supplémentaire que, « pour Yourcenar, écrire et traduire sont deux facettes complémentaires de l’acte de création[71] ».
[1] Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, suivi de Carnets de Notes de Mémoires d’Hadrien, p. 327. [désormais abrégé en MH].
[2]Marguerite Yourcenar, La Couronne et La Lyre poèmes, Paris, Gallimard, 1979, rééd. 1984, p. 9-10 [désormais abrégé en C&L].
[3]Voir par exemple l’entretien avec Bernard Pivot, in Marguerite, Portrait d’une voix : vingt-trois entretiens, 19521987, édité par Maurice Delcroix, Paris, Gallimard, « Les Cahiers de la NRF », 2002, p. 254, ou la lettre de Yourcenar à Jean Ballard du 23 juin 1951 : Marguerite Yourcenar, D’Hadrien à Zénon : correspondance 1951-1956, édition dirigée par Colette Gaudin, Rémy Poignault, Joseph Brami, Maurice Delcroix, Elyane Dezon-Jones, Michèle Sarde, et Josyane Savigneau, Paris, Gallimard, 2004, p. 27-28.
[4] Marguerite Yourcenar, MH, p. 330 [op. cit.].
[5] Marguerite Yourcenar, MH, p. 349-365 [op. cit.].
[6] Marguerite Yourcenar, Ibid., p. 107 [op. cit.].
[7] Sophie Klimis, Jean-Michel Adam, Béatrice Costa, Lieven D’Hulst, Pierre-Emmanuel Dauzat, Jacques De Decker, Jean Giot, et al. Translatio in fabula: Enjeux d’une rencontre entre fictions et traductions, Bruxelles, Presses de l’Université Saint-Louis, 2019, p. 9.
[8] Par cette comparaison de l’écriture aux arts de la peinture et de la musique, Yourcenar semble insister sur son côté technique et dévaloriser en creux son aspect personnel et original. Cela participe d’une stratégie de modestie auctoriale que nous étudierons plus bas.
[9] Marguerite Yourcenar, C&L, p. 9 [op. cit.].
[10] Marguerite, En pèlerin et en étranger : essais, Paris, Gallimard, 1989.
[11] Marguerite Yourcenar, « Les Charmes de l’innocence : une relecture d’Henry James », En pèlerin et en étranger, Paris, Gallimard, 1989, p. 209.
[12] Marguerite Yourcenar, MH, p. 330 [op. cit.].
[13] Anth. Pal. VI, 332.
[14] Marguerite Yourcenar, C&L, p. 402-403 [op. cit.].
[15] Marguerite Yourcenar, MH, p. 98 [op. cit.].
[16]Marguerite Yourcenar, MH, p. 164 [op. cit.].
[17] Marguerite Yourcenar, C&L, p. 393-394 [op. cit.].
[18] Ant. Pal. IX, 270. On peut comparer avec la traduction donnée par Jean Irigoin, Pierre Laurens et Guy Soury dans l’édition des Belles Lettres : Anthologie grecque. Anthologie palatine, (t. 8), livre IX, poème 270, Paris, Les Belles Lettres, « Collection des Universités de France », 1974 p. 108. [op. cit.]. « Je danse et chante, l’œil fixé sur le chœur doré des astres du soir, sans aller, à coups de pieds, gêner les autres dans leurs chœurs. Mais, couronnant de fleurs les cheveux de ma tête, je fais vibrer la lyre sonore de mes doigts que guident les Muses. Et ce faisant, je vis selon l’ordre du monde ; car cet ordre non plus ne va pas sans Lyre et sans Couronne. ».
[19] Marguerite Yourcenar, MH, p. 330 [op. cit.].
[20]Marguerite Yourcenar, Ibid., p. 168-230.
[21] Marguerite Yourcenar, Ibid., p. 171 [op. cit.].
[22] Anth. Pal. XII, 5.
[23] Traduction de Yourcenar dans C&L, p. 410, v. 1 [op. cit.].
[24] Anth. Pal. XII, 5, v. 1. Littéralement : « Je chéris ceux qui sont blancs, mais en même temps j’aime ceux qui sont blonds comme du miel » (je traduis).
[25] Marguerite Yourcenar, MH, p. 170 [op. cit.].
[26] Marguerite Yourcenar, « Le Vendeur de couronnes », C&L, p. 409, v. 2-4 [op. cit].
[27] Anth. Pal. XII, 8, v. 3-6.
[28] Il s’agit d’un topos érotique et littéraire qui traverse toute l’Antiquité, de Sappho aux romans grecs, en passant par la poésie hellénistique.
[29]Marguerite Yourcenar, C&L, « Sur sa carrière d’homme d’État », p. 94-95 [op. cit.].
[30] V. 4-6 du fragment 30 (24 D.) de Solon, Poetarum Elegiacorum Testimonia et Fragmenta (pars prior), édité par Bruno Gentili et Carolus Prato, Leipzig, Teubner, 1979. Littéralement : « Toi, la plus grande, mère de tous les dieux de l’Olympe ! Toi, la meilleure, ô Terre noire, que moi j’ai délivrée des nombreuses bornes qu’on t’avait fixées » (je traduis).
[31] Voir par exemple MH : « Dans les fermes, où les régisseurs abusent de sa force, j’ai remplacé le plus possible l’esclave par le colon libre. », p. 130 [op. cit.].
[32] Marguerite Yourcenar, Ibid., p. 132 [op. cit.].
[33] Marguerite Yourcenar, Ibid., p. 130 [op. cit.].
[34] Marguerite Yourcenar, Ibid., p. 129-130 [op. cit.].
[35] Marguerite Yourcenar, Ibid., p. 131 [op. cit.].
[36] Marguerite Yourcenar, Ibid., p. 131 [op. cit.].
[37] Traduction de Marguerite Yourcenar, C&L, p. 66 [op. cit.].
[38] Je souligne le verbe grec : παρέξει (« il va fournir »).
[39] PMG 96 (75 B., 50 D.) Littéralement : « Déjà il va nous fournir de la bouillie d’orge et du froment grillé blanc et le fruit de cire » (je traduis).
[40] Marguerite Yourcenar, MH, p. 16 [op. cit.].
[41] Fragment 321, Fragmenta Hesiodea. Littéralement : « le travail est le propre des jeunes, les décisions, celui des hommes d’âge moyen, et les prières, celui des vieux. » (je traduis).
[42]Traduction de Marguerite Yourcenar, C&L, p. 49 [op. cit].
[43]Par exemple, un poème de Sappho adressé à une femme prénommée Gongyla se voit dépouiller du nom propre de la destinataire dans la traduction de Yourcenar : seule une note à la fin de La Couronne et la Lyre signale cette suppression (p. « ‘Apporte ta cithare…’ La bien-aimée se nommait Gongyla. », p. 492) [op. cit].
[44] Marguerite Yourcenar, MH, p. 27 [op. cit].
[45] Bruno Gelas, « Le Traitement de la fiction dans les œuvres romanesques de Marguerite Yourcenar », Marguerite Yourcenar : une écriture de la mémoire, dirigé par Daniel Leuwers et Jean-Pierre Castellani, Marseille, Sud, 1990, p. 8.
[46] Elena Real, « Marguerite Yourcenar : une écriture universelle », L’Universalité dans l’œuvre de Marguerite Yourcenar : actes du colloque international, Tenerife (Espagne), novembre 1993 (vol. 1), édité par Maria José Vazquez De Parga et Rémy Poignault, Tours, Société Internationale d’Études Yourcenariennes, « Publications de la Société Internationale d’Études Yourcenariennes », 1994, p. 203.
[47] Maria Oprhanidou-Fréris, « Moderniser la traduction : Marguerite Yourcenar, traductrice des poètes grecs de l’Antiquité », Marguerite Yourcenar et l’univers poétique : actes du colloque international de Tokyo, édition dirigée par Osamu Hayashi, Naoko Hiramitsu, et Rémy Poignault, Clermont-Ferrand, SIEY, « Publications de la Société internationale d’études yourcenariennes », 2008, p. 167.
[48] Marguerite Yourcenar, C&L, p. 48-49 [op. cit.].
[49 Il. 1, 34, littéralement : « Il alla en silence le long de la mer au bruit retentissant . ». Voir aussi le vers semblable en Od. 13, 220 : « ἑρπύζων παρὰ θῖνα πολυφλοίσβοιο θαλάσσης ». Littéralement : « en se traînant le long de la mer au bruit retentissant » (je traduis).
[50] Od., 11, 7 et Od. 12, 149. Littéralement : « elle nous envoya un vent favorable qui gonfla nos voiles, bon compagnon. » (je traduis).
[51] Od. 5, 84 et 158. Littéralement : « il regardait la mer infertile, versant des larmes. » (je traduis).
[52] Nous n’avons pas réussi à retrouver les vers exacts correspondant chez Homère.
[53] Il. 16, 334-335 et Il. 20, 476-477. Littéralement : « le glaive entier fut couvert d’un sang chaud, et la mort sombre et le destin implacable voilèrent sa vue. » (je traduis).
[54] Il. 6, 146-149. Littéralement : « la génération des hommes est semblable à celle des feuilles. Le vent fait tomber les feuilles à terre, mais la forêt s’accroît et en produit de nouvelles, et la saison du printemps revient ; de même, la génération des hommes naît et disparaît. » (je traduis).
[55] Il. 1, 52. Littéralement : « Et toujours brûlaient les nombreux bûchers des morts » (je traduis).
[56] Il. 6, 446-448. Littéralement : « moi, je le sais bien dans mon esprit et dans mon cœur : le jour viendra où la sainte Troie périra, ainsi que Priam et le peuple de Priam à la forte lance » (je traduis).
[57] Od. 11, 489-491. Littéralement : « Je préférerais, étant cultivateur, servir quelqu’un d’autre, chez un homme pauvre à qui il n’aurait pas été donné de vivre une vie abondante, plutôt que de régner sur tous les morts qui ont péri » (je traduis).
[58] Marguerite Yourcenar, MH, p. 316 [op. cit.].
[59] Voir par exemple Rémy Poignault dans l’article « Couronne et la Lyre (la) », Dictionnaire Marguerite Yourcenar, édition dirigée par Bruno Blanckeman, Paris, Honoré Champion, « Dictionnaires & références », 2017, p. 137-139 : « […] neuf passages d’Homère seulement, dont le plus long ne fait pas deux vers, l’épopée devenant pour ainsi dire épigramme. », p. 138.
[60] Il convient néanmoins de souligner que, contrairement à d’autres poètes dont la traduction avait déjà été publiée dans des revues à l’époque de la dernière phase de rédaction des Mémoires d’Hadrien et dont nous connaissons la date de traduction, la date à laquelle ces neuf petits fragments homériques ont été choisis et traduits par Yourcenar reste inconnue. Il est donc impossible d’affirmer avec certitude que la traduction a ici chronologiquement précédé la composition et la rédaction des Mémoires d’Hadrien, mais, même dans le cas contraire, il n’en demeure pas moins que leur choix et leur logique semble avoir été déterminé par la logique du récit des Mémoires d’Hadrien. Ainsi, la chronologie importe assez peu, et il demeure permis de parler d’une influence des Mémoires d’Hadrien sur les choix de traduction. Rémy Poignault, « L’Oratio togata dans Mémoires d’Hadrien », Marguerite Yourcenar : écriture, réécriture, traduction p. 52 [art. cit.]. Voir aussi les analyses de Henri Bardon sur le style de l’empereur Hadrien dans l’ouvrage Les Empereurs et les lettres latines d’Auguste à Hadrien, Paris, Les Belles Lettres, « Collection d’études anciennes », 1968, p. 400 et 423-424 notamment.
[61] Sur cette question, voir en particulier l’article de Francesca Counihan, « Écriture et autorité dans les traductions de Marguerite Yourcenar », Marguerite Yourcenar : écriture, réécriture, traduction : actes du colloque international de Tours, 20-22 novembre 1997, édition dirigée par Jean-Pierre Castellani et Rémy Poignault, Tours, SIEY, « Publications de la Société internationale d’études yourcenariennes », 2000, p. 297-313.
[62] Entretien de Marguerite Yourcenar avec Jean-Pierre Corteggiani, Portrait d’une voix : vingt-trois entretiens, p. 400-401 [op. cit.]. La citation est signalée par Dionysios Kapsakis, « ‘DE TOUTE FAÇON ON TRADUIT TOUJOURS’ : Marguerite Yourcenar, Walter Benjamin et le paradigme de la traduction », Bulletin n°33 de la Société internationale d’études yourcenariennes, Clermont-Ferrand, SIEY, 2012, p. 65-66. Voir aussi les passages où Yourcenar insiste sur la conception de la création sur le modèle de la traduction dans Les Yeux ouverts entretiens avec Matthieu Galey, Paris, Le Centurion, « Les Interviews », 1980 : « J’ai toujours écrit mes livres en pensée avant de les transcrire sur papier, et je les ai parfois même oubliés pendant dix ans avant de leur donner une forme écrite. », p. 233 ; ou encore le passage suivant : « Mais c’est vrai aussi des livres originaux que nous écrivons, et dont Valéry aurait pu dire qu’ils étaient une traduction de la langue self (il aimait ce mot) dans une langue accessible à tous. », p. 205.
[63] Dionysios Kapsakis, « ‘DE TOUTE FAÇON ON TRADUIT TOUJOURS’ : Marguerite Yourcenar, Walter Benjamin et le paradigme de la traduction », p. 60 [art. cit.].
[64] Dionysios Kapsakis, Ibid., p. 62 [art. cit.].
[65] Idem.
[66] Idem.
[67] Achmy Halley, Marguerite Yourcenar en poésie : archéologie d’un silence, Amsterdam-New York, Rodopi, 2005 p. 542 [op. cit.].
[68] Voir la traduction de Marguerite Yourcenar, C&L, p. 313-314 [op. cit.]. Pour le texte original grec, voir Kaibel, IGSI 368.
[69] Marguerite Yourcenar, Les Charités d’Alcippe et autres poèmes, Paris, Gallimard, 1984, p. 17-18.
[70] À cet égard, voir l’article de Loredana Primozich, « Marguerite Yourcenar et l’orphisme. Quelques réflexions », Le Sacré dans l’œuvre de Marguerite Yourcenar : Actes du colloque international de Bruxelles (26-28 mars 1992), Tours, Société Internationale d’Études Yourcenariennes (SIEY), 1993, p. 313-325. Trois traductions complètes de ce poème ont été données par Yourcenar, et sont reproduites en appendice 2 de l’article.
[71] Achmy Halley, Marguerite Yourcenar en poésie : archéologie d’un silence, p. 464 [op. cit.].