« C'est moi, ce n'est pas moi » : honte et tendresse dans La Honte d’Annie Ernaux
« C’est moi, ce n’est pas moi » : honte et tendresse dans La Honte d’Annie Ernaux
« (Certitude que “c’est moi”, impossibilité de me reconnaître, “ce n’est pas moi”.) » Cette formule paradoxale, inscrite entre parenthèses dans La Honte d’Annie Ernaux, cristallise l’aporie fondamentale de toute entreprise autobiographique : comment l’écriture peut-elle ressaisir un moi passé devenu irrémédiablement autre ? Publié en 1997, La Honte occupe une place singulière dans l’œuvre ernausienne. Contrairement aux récits centrés sur les figures parentales (La place, Une femme) ou sur la trajectoire sociale (Les armoires vides, L’événement), ce texte explore un territoire plus intime et plus trouble : celui d’un traumatisme d’enfance qui a laissé une trace indélébile chez la narratrice. Le dimanche 15 juin 1952, le père d’Annie Ernaux a tenté de tuer sa mère. Cette scène de violence domestique, longtemps tue, devient le point d’origine d’une enquête qui dépasse le simple récit mémoriel pour interroger les conditions mêmes de la reconnaissance du soi.
La critique a largement étudié La Honte sous l’angle de la honte sociale : Isabelle Charpentier[1] y voit l’incarnation de la domination incorporée (dans la lignée de Gaulejac) Dominique Viart[2] souligne la dimension d’« auto-socio-biographie »; Lyn Thomas[3] lit le texte dans une perspective psychanalytique tandis que Siobhán McIlvanney insiste sur la construction genrée de la honte[4] ; enfin, Aurélie Adler souligne que l’écriture ernaussienne relève d’une « écriture transpersonnelle » où le « je » s’efface derrière les expériences collectives et les déterminismes sociaux marquant la condition du transfuge de classe[5]. Ces lectures ont mis en lumière la portée sociologique et politique du récit; en se concentrant sur un affect négatif, elles laissent toutefois dans l’ombre d’autres tonalités, et plus particulièrement une forme de tendresse diffuse, perceptibles dans le récit d’Ernaux.
Or, La Honte ne se réduit pas à l’exploration des émotions négatives suscitées par le traumatisme familial. Ce récit déploie une palette affective plus nuancée comme en témoigne la présence discrète mais persistante d’une tendresse envers le milieu d’origine, l’enfant qu’on a été et des figures parentales ambivalentes, composantes du texte largement inexplorée par la critique. Cette tendresse n’est pas une consolation venant adoucir la brutalité de la honte; elle coexiste avec elle dans une tension irrésolue. Le texte met ainsi en scène un rapport au passé qui excède les catégories habituelles de l’autobiographie : ni nostalgie (le passé n’est pas idéalisé), ni rejet (il n’est pas condamné), mais une forme singulière de présence-absence où le moi passé est simultanément reconnu et méconnu.
Cette lecture s’appuie sur une attention particulière aux modalités formelles du texte : l’usage des parenthèses qui signalent les moments d’incertitude ou de dédoublement, l’alternance des temps verbaux qui marque l’oscillation entre proximité et distance, les énumérations qui restituent la matérialité du monde populaire, le style « plat » qui refuse tout pathos mais laisse affleurer une émotion contenue. Ces choix d’écriture ne sont pas anodins; ils constituent la forme même par laquelle Ernaux élabore une poétique de la non-coïncidence. Celle-ci n’est pas seulement un paradoxe abstrait : elle prend corps dans des dispositifs concrets qui organisent le texte et permettent aux affects contradictoires de la honte, du sentiment d’étrangeté et de la tendresse d’éclairer certains nœuds entourant la construction de la mémoire et du soi.
Comment, dans La Honte, la non-coïncidence avec soi devient-elle paradoxalement le lieu d’émergence d’une tendresse qui, sans annuler la honte, permet de maintenir un lien affectif avec le monde et l’enfant d’autrefois? Pour répondre à cette question, nous montrerons d’abord comment la honte fonctionne comme principe de reconnaissance entre la fillette de 1952 et la femme de 1995, créant un lien aussi douloureux qu’indélébile. Nous analyserons ensuite l’épreuve de l’étrangeté qui caractérise le rapport de la narratrice à son moi enfant, révélant l’aporie fondamentale de la mémoire de soi. Enfin, nous mettrons en lumière la tendresse comme contrepoint à la honte, qui s’exprime dans la préservation minutieuse du monde populaire, le regard bienveillant sur l’enfant rêveuse et un rapport ambivalent à son héritage familial.
1. La reconnaissance à travers le regard des autres
Dans La Honte, Annie Ernaux inscrit son récit sous le signe d’une émotion obsédante : «Inutile de continuer. La honte n’est que répétition et accumulation[6] ». Cette formule condense la structure même de l’ouvrage : non pas une progression linéaire, mais une spirale revenant sans cesse sur les mêmes blessures pour en approfondir les strates. La honte n’est pas une émotion ponctuelle, mais une tare qui contamine toute l’existence et qui constitue le pont entre la fillette de douze ans et la femme de cinquante-sept ans : «C’est elle qui unit la fille de 52 à la femme en train d’écrire[7]». L’emploi du verbe « uni r» est révélateur : la honte n’est pas seulement un souvenir, mais le sentiment qui suscite la reconnaissance, chez la narratrice, d’une version d’elle-même dont elle est séparée par plus de quatre décennies.
L’origine de cette honte se cristallise au cours de trois scènes fondatrices. La première est celle du 15 juin 1952, qui est rapportée dans une prose factuelle et sans pathos : « Mon père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin, au début de l’après-midi[8] ». La sécheresse du style — absence d’adjectifs, précision temporelle — produit un effet de sidération. Cet épisode violent ne sera jamais évoqué dans la famille : « Il n’a plus jamais été question de rien[9]». À l’école privée catholique, il place la fillette (dans son imagination du moins) dans une catégorie infamante :
J’avais vu ce qu’il ne fallait pas voir. Je savais ce que, dans l’innocence sociale de l’école privée, je n’aurais pas dû savoir et qui me situait […] dans le camp de ceux dont la violence, l’alcoolisme ou le dérangement mental alimentaient les récits conclus par « c’est tout de même malheureux de voir ça[10] ».
La répétition de « voir» souligne le caractère spectaculaire de la scène, tandis que l’expression «innocence sociale» révèle la logique d’exclusion d’un milieu protégé de la brutalité de certaines réalités.
Une semaine plus tard, le 22 juin, le retour nocturne d’une fête scolaire donne lieu à une autre scène décisive. La mère apparaît « hirsute, muette de sommeil, dans une chemise de nuit froissée et tachée (on s’essuyait avec, après avoir uriné)[11] ». La parenthèse, en introduisant l’usage intime et dégradant du vêtement, met l’accent sur l’apparence dégradante de la mère. Le silence qui accueille cette apparition — « et les élèves, deux ou trois, se sont arrêtées de parler» — matérialise le jugement implicite posé par la bourgeoisie. Ernaux écrit : « Je venais de voir pour la première fois ma mère avec le regard de l’école privée[12] ». Ce regard n’est pas exprimé, il est anticipé, intériorisé, et c’est ce qui le rend inéluctable. Elle le précise aussitôt : «Dans le système de pensée qui était le mien, où la robe de chambre n’existait pas, il était impossible d’échapper à la honte[13] ». En tant que vêtement qui atteste la respectabilité de la bourgeoisie, la robe de chambre devient ici le symbole d’une fracture sociale insurmontable. Les idéaux religieux associés à l’école privée catholique renforcent cette distance : dans un univers catholique où le corps féminin devait rester couvert, la chemise de nuit tachée devient l’indice d’une indignité irrévocable. Ainsi, la violence privée du 15 juin trouve-t-elle son prolongement symbolique dans cette exposition involontaire : «Comme si […] c’est notre vraie nature et notre façon de vivre qui étaient révélées [14] ».
Quelques semaines plus tard, le voyage à Lourdes que la jeune fille fait avec son père achève cette prise de conscience. Dans un restaurant de Tours, Ernaux observe une adolescente bourgeoise «en robe décolletée, bronzée, avec un homme assez âgé, qui semblait être son père. Ils parlaient et riaient, avec aisance et liberté[15] ». L’accumulation de détails — vêtement, bronzage, complicité filiale — compose un tableau d’aisance sociale, où l’insouciance du regard d’autrui manifeste le privilège de ne jamais avoir eu à douter de sa légitimité. En miroir, Ernaux se décrit ainsi : «pâle, l’air triste avec mes lunettes, silencieuse à côté de mon père, qui regardait dans le vague [16] ». Les adjectifs juxtaposés composent un portrait en négatif de la jeune fille bourgeoise. Le yaourt dégusté par la jeune fille — « une sorte de lait épais dans un pot en verre » — devient emblème d’un monde lexical et alimentaire encore inconnu. De même, la robe décolletée contraste avec les interdits qui pèsent sur Ernaux, sa mère refusant qu’elle porte la ceinture noire élastique « qui met en évidence la taille et les fesses ». Le recouvrement du corps féminin, intériorisé dans l’univers populaire et catholique, redouble ainsi le sentiment d’exclusion. L’insistance de cette scène sur le corps et ses signes fait écho à l’analyse de Pierre Bourdieu, pour qui le corps est le lieu privilégié de l’incorporation de l’habitus et devient ainsi un support de distinction sociale[17] et à celle de de Marcel Mauss selon laquelle « le corps est le premier et le plus naturel instrument de l’homme[18] ». Chez Ernaux, la posture raide, le silence et la pâleur incarnent précisément cette domination intériorisée.
La colère du père contre la « patate à cochons » servie au restaurant est interprétée comme «toute l’offense subie, avoir été traité avec mépris parce que nous ne faisions pas partie de la clientèle chic “à la carte”[19] ». Cette réaction oblique illustre la difficulté à formuler l’humiliation sociale autrement que par des signes aussi anodins que les goûts culinaires. La honte surgit ici dans l’impossibilité de nommer directement le rejet social.
Ces expériences s’enchaînent et s’accumulent, transformant la honte en mode d’existence totalisant. Ernaux en décrit la logique : « l’impression que tout maintenant peut vous arriver, qu’il n’y aura jamais d’arrêt, qu’à la honte il faut plus de honte encore[20] ». Le sentiment d’humiliation contamine l’interprétation de chaque détail : «Tout de notre existence est devenu signe de honte. La pissotière dans la cour, la chambre commune […], les gifles et les gros mots de ma mère, les clients ivres et les familles qui achetaient à crédit[21]. L’énumération passe du plus intime (la chambre partagée) au plus social (les clients), abolissant toute frontière entre privé et public.
Cette expérience totalisante éclaire le mécanisme même de la honte que Sartre a théorisé : «la honte est par nature reconnaissance. Je reconnais que je suis comme autrui me voit[22]. Mais chez Ernaux, ce regard d’autrui présente une particularité : il fonctionne en l’absence de tout observateur réel. La fillette a si profondément intériorisé le regard de l’école privée qu’elle n’a plus besoin de sa présence effective pour éprouver la honte. «Le pire dans la honte, c’est qu’on croit être seul à la ressentir[23], note-t-elle, soulignant le paradoxe d’une émotion sociale dans son origine mais solitaire dans son vécu. Cette solitude radicale, cette expérience intime et incommunicable, survit à toutes les transformations et constitue le lien indélébile entre la fillette de 1952 et la femme de 1995, même si ce lien s’accompagne d’une étrangeté troublante face à cette enfant devenue objet du regard analytique aux yeux de la narratrice.
2. De la reconnaissance à l’étrangeté : le va-et-vient entre sujet et objet
Après avoir reconnu dans la honte le fil indéfectible qui l’unit à l’Annie de douze ans, Ernaux se confronte à un paradoxe troublant : la jeune fille qu’elle a été lui apparaît comme une étrangère. Cette tension ne relève pas seulement d’un écart temporel ou social, mais d’un va-et-vient incessant entre deux positions : tantôt sujet observant les traces de son passé, tantôt objet figé dans ces mêmes traces, perçu comme une autre. L’entreprise mémorielle révèle alors l’impossibilité de coïncider avec une version passée de soi-même, et Ernaux le formule avec une lucidité implacable : « Il n’y a pas de vraie mémoire de soi[24] ».
Les photographies de 1952 cristallisent ce mouvement d’oscillation. Face à la photo de sa première communion, Ernaux adopte d’abord la posture d’une observatrice extérieure : «On voit une fille au visage plein, lisse, des pommettes marquées, un nez arrondi avec des narines larges[25]. L’usage de l’indéfini «on» et de l’article «une fille» opère une objectivation radicale, comme si la narratrice décrivait un spécimen inconnu. Cette distance est amplifiée par la description du corps photographié : «Caractère flou, informe, de la silhouette… Impression qu’il n’y a pas de corps sous cet habit… parce que je ne peux pas l’imaginer, encore moins le ressentir comme je ressens le mien maintenant[26]. Le corps d’enfant apparaît opaque, dissocié du présent de la narratrice malgré l’évidence brutale qu’il est toujours le sien : « Étonnement de penser que c’est pourtant le même aujourd’hui[27] ». Le «même» unit paradoxalement le sujet et l’objet, tout en soulignant la fracture qui les sépare.
Le regard prolongé sur les photos accentue cette tension : « Je regarde ces photos jusqu’à perdre toute pensée, comme si… j’allais réussir à passer dans le corps et la tête de cette fille… avec son père[28] ». L’expression «passer dans» révèle le désir d’abolir la distance, mais en même temps l’aveu qu’il s’agit d’un corps extérieur, d’une conscience inaccessible. La parenthèse qui suit condense l’aporie : «(Certitude que “c’est moi”, impossibilité de me reconnaître, “ce n’est pas moi”.) [29]». La photographie atteste bien l’identité factuelle — le même corps, le même nom — mais l’expérience subjective demeure hors de portée. C’est précisément ce que Paul Ricœur conceptualise par sa distinction entre « mêmeté », qui renvoie à la permanence du sujet dans le temps, garantie par le corps et par les signes d’identité, et « ipséité [30]», qui désigne la fidélité au soi comme être singulier, irréductible à une simple continuité biologique ou nominale.Dans ce cadre, la photographie fonctionne comme signe d’identité de la mêmeté : elle certifie la continuité visible et nominative du sujet, mais en même temps elle met en relief son insuffisance, car elle ne donne accès ni à la conscience ni à l’expérience vécue.Chez Ernaux, la formule « c’est moi » relève de la mêmeté alors que l’impossibilité de se reconnaître — « ce n’est pas moi » — traduit la faille de l’ipséité. Ainsi, la photographie met en scène la fracture entre l’identité attestée et l’expérience intime du soi, révélant un décalage irréductible entre passé et présent.
Ce décalage est formulé avec une précision exemplaire dans une autre citation : « Ce qui m’importe, c’est de retrouver les mots avec lesquels je me pensais et pensais le monde… Mais la femme que je suis en 95 est incapable de se replacer dans la fille de 52… Il n’y a pas de vraie mémoire de soi[31] ». Le problème ne tient pas seulement à l’oubli, mais au changement de grammaire existentielle : le « lexique réduit » de 1952 est devenu inassimilable à la langue de l’intellectuelle d’aujourd’hui. Comme l’a montré le philosophe Maurice Merleau-Ponty, le passé ne peut jamais être revécu tel qu’il a été puisqu’il n’est accessible qu’à travers l’imagination, et seulement comme ce qui n’est plus[32]. Autrement dit, le passé ne se donne que sous la forme d’un objet à observer ou de différentes représentations, jamais comme une expérience qu’il est possible de dupliquer.
Cette objectivation n’est pas limitée aux photographies : elle s’étend aux archives. Parcourant les journaux de 1952, Ernaux constate : « Je ne reconnaissais rien. C’était comme si je n’avais pas déjà vécu en ce temps-là[33] ». La guerre d’Indochine ou le plan Pinay apparaissent comme des faits qui ne sont pas matière à raviver les souvenirs de la narratrice. L’imaginaire collectif de son enfance se présente à elle comme dépourvu de résonance affective. Dès lors, Ernaux assume cette extériorité et la transforme en méthode qu’elle appliquera à des documents ou à des référents plus personnels : « Être en somme ethnologue de moi-même[34] ». Puisqu’elle ne peut ressaisir l’intériorité de l’enfant, elle reconstruit l’extériorité — rites, codes, croyances — comme autant de structures objectivables qui définissaient l’univers de 1952.
Le «je» narrateur observe alors le «je» passé comme un objet social, pris dans les déterminismes que Bourdieu décrit à travers la notion d’habitus[35]. Par ce concept, Bourdieu désigne l’ensemble des dispositions incorporées — manières de parler, de se tenir, de percevoir — qui traduisent dans les corps et les conduites les structures sociales d’un milieu. Cette grille rend compte de la distance qu’observe Ernaux étant donné que ce ne sont pas des affects intimes mais des habitus inscrits dans un corps et un langage, devenus visibles seulement une fois replacés dans leur contexte social, qu’elle retrouve chez la fillette de douze ans.
Cette objectivation méthodique ne résout toutefois pas la fracture. La parenthèse « (Certitude que “c’est moi”, impossibilité de me reconnaître, “ce n’est pas moi”.) » rappelle l’échec de toute tentative de porter un regard totalisant sur le passé puisque sujet et objet coexistent sans se réconcilier. Paul de Man a montré, dans son essai Autobiography as De-facement, que l’autobiographie repose sur une contradiction interne[36]: elle cherche à réconcilier le sujet écrivant avec le sujet raconté, mais se heurte toujours à une coïncidence impossible — aporie qu'Ernaux place au centre de son projet littéraire en exposant l’écart entre le « je » qui raconte et le «je» raconté.
La transformation sociale ajoute une strate supplémentaire à cette dissociation. Relisant son missel, Ernaux confesse son malaise : « Je reconnais tous les mots… mais je ne peux pas me reconnaître dans la fille qui, chaque dimanche, relisait le texte de la messe [37] ». La signification ou le symbolisme de ces mots s’est effondré, ce qui les transforme en « pierres impossibles à bouger[38] ». Ici encore, la reconnaissance linguistique se double d’une étrangeté existentielle. Ce décalage renvoie à ce que Didier Eribon décrit dans Retour à Reims comme «le malaise produit par l’appartenance à deux mondes différents, séparés l’un de l’autre par tant de distance qu’ils paraissent inconciliables, mais qui coexistent néanmoins dans tout ce que l’on est[39].» Ernaux exprime un trouble analogue : l’enfant de 1952 et la femme de 1995 n’appartiennent plus au même monde symbolique, et pourtant ces deux figures continuent de cohabiter dans son écriture, sans jamais se réconcilier pleinement.
Dès lors, le souvenir n’est pas restitution mais expérience de l’écart entre soi et un passé devenu inaccessible comme l’exprime la citation de Shohei Ooka qui conclut le récit : «Tout ceci n’est peut-être qu’une illusion mais je ne puis mettre en doute ce que j’ai ressenti. Le souvenir aussi est une expérience[40].» C’est précisément le va-et-vient entre sujet et objet, entre un sentiment de reconnaissance et d’étrangeté face au passé, qui rend l’écriture possible. Parce qu’elle est à la fois observatrice et observée, ethnologue et indigène, Ernaux peut élaborer un récit qui ne cherche pas une réconciliation illusoire, mais fait de la fragmentation du soi à travers le temps le cœur même de sa vérité autobiographique.
3. La tendresse au-delà de la distance
a. La préservation du milieu d’origine
L’écriture du milieu populaire chez Ernaux devient un acte de fidélité linguistique et affective. L’autrice écrit : « Il me semble que je cherche toujours à écrire dans cette langue matérielle d’alors et non avec des mots et une syntaxe qui ne me sont pas venus, qui ne me seraient pas venus alors[41] ». Le verbe «chercher», employé au présent, traduit une quête active, presque physique. Cette «langue matérielle» porte la densité des choses et le poids des gestes quotidiens : les mots y restent collés au réel, inséparables des corps qui les profèrent. L’absence de métaphore ne relève pas seulement d’un choix stylistique : elle manifeste une fidélité affectueuse au concret, où le langage sert d’abord à nommer et à faire, sans travestir ni embellir. La tendresse d’Ernaux réside ici dans le soin apporté à restituer ce parler intact, sans l’élever ni le rabaisser, mais en le laissant respirer dans sa vérité.
Les expressions populaires conservées en italiques fonctionnent comme des capsules temporelles. « Au plaisir ![42]», « qu’est-ce qu’on pensera de nous [43] ? » scande un univers social aussi figé dans le temps que les formules qui y règle la proximité et la distance. La phrase «ici rien ne se pense, tout s’accomplit[44] condense l’essence de ce monde pragmatique, où l’action structure l’existence. Les rituels domestiques, «préparer des petits cubes de pain, à côté de l’assiette, pour saucer[45] », « pencher l’assiette afin que la cuiller attrape la soupe jusqu’au fond[46] », composent une chorégraphie transmise de génération en génération. En consignant ces gestes modestes, Ernaux leur confère une valeur mémorielle : la tendresse se manifeste dans l’attention scrupuleuse à ce qui, autrement, serait voué à disparaître.
La description des gestes violents nécessaires, « un coup de poing derrière les oreilles du lapin, des ciseaux ouverts enfoncés dans la gorge du poulet
La charge affective de cette restitution ethnographique dépasse la simple observation sociologique. Pierre Bourdieu souligne comment le rapport au langage originel est incorporé dans l’hexis corporelle[48], c’est-à-dire dans ces manières durables de tenir, marcher et parler qui expriment des dispositions sociales intériorisées. Chez Ernaux, cette survivance se transforme en écriture : elle conserve les mots et gestes qui ont façonné son rapport au monde, et par là attribue le statut de mémorable à la classe sociale dont elle est issue. La tendresse se loge précisément dans ce geste de conservation, dans ce refus de hiérarchiser les langues ou les mondes. Sauvegarder ces traces dans l’écriture, c’est donner au milieu populaire une dignité mémorielle, comme on garde auprès de soi un objet familier porteur d’affection.
>Ainsi, la tendresse naît-elle d’abord du souci de préserver un monde populaire menacé d’oubli. Cependant, elle s’exprime aussi dans le regard porté sur l’enfant Ernaux elle-même, que l’écriture de la narratrice devenue adulte entoure d’une bienveillance singulière.>
b. Le regard bienveillant sur l’enfant rêveuse
La description du jeu de la « journée idéale » constitue l’un des moments les plus intimes de La Honte, et l’un des plus tendres parmi ceux où Ernaux restitue son enfance. La narratrice se remémore ainsi ce « rite » pratiqué à l’aide du Petit Écho de la mode : « J’imaginais que j’étais une jeune fille, vivant seule dans une grande et belle maison [...] Avec chaque produit vanté dans le magazine, je construisais mon corps et mon apparence, jolies dents (avec Gibs), lèvres rouges et pulpeuses (rouge Baiser), silhouette fine (gaine X)[49] ». Ce jeu est décrit avec une minutie qui confère aux détails la valeur de reliques. Les marques entre parenthèses fonctionnent comme des madeleines proustiennes commerciales permettant de ressusciter la fragilité du rêve enfantin et toute la tendresse que celui-ci renferme.
L’intensité du plaisir, « une grande jouissance », et la règle auto-imposée, utiliser « uniquement » les produits du journal, « règle respectée scrupuleusement », traduisent le sérieux absolu de l’enfant dans son jeu. Ernaux restitue ce sérieux sans ironie, comme si elle voulait protéger la cohérence intérieure de son moi d’alors. La tendresse se manifeste ici dans le respect accordé à une activité qui, aux yeux de l’adulte, pourrait sembler dérisoire.
Cette aura de bienveillance se remarque aussi dans la description de la solitude : « C’était une activité secrète, sans nom, et je n’ai jamais cru possible que d’autres s’y livrent[50] . Ernaux ne corrige pas cette conviction d’unicité, elle la transmet telle quelle. Ne pas corriger, ne pas relativiser, c’est accorder une dignité intacte à l’étrangeté enfantine. La tendresse se lit dans cette retenue avec laquelle la narratrice suspend son analyse critique pour préserver la vérité de l’expérience.
La formule « je fabriquais de l’avenir avec des objets réels[51] » révèle l’ambition paradoxale du jeu, qui est de transformer l’ordinaire en promesse d’avenir. Même la frustration finale, « je ne parvenais jamais à établir le mode d’emploi d’une journée entière », est rapportée sans condescendance à l’égard de son caractère frivole. Ernaux restitue l’échec comme une part essentielle du rêve, montrant que la tendresse consiste aussi à respecter les limites d’un désir enfantin.>
Ainsi la tendresse n’apparaît-elle pas comme une émotion explicitement nommée, mais comme une attitude d’écriture qui transparaît dans l’attention portée aux détails et dans l’absence d’un désir, chez la narratrice, de porter un regard ironique sur l’enfant qu’elle a été. À travers cette bienveillance rétrospective, Ernaux permet au lecteur de partager directement la « grande jouissance » de l’enfant sans la réduire à un simple symptôme social.
c. La tendresse complexe à l’égard de la cellule familiale
La scène violente du 15 juin vient bouleverser l’équilibre familial. La remarque laconique qui suit immédiatement l’énonciation de l’événement tente cependant de suturer la marque laissée par le trauma : « Après, nous sommes partis tous les trois nous promener à bicyclette dans la campagne des alentours[52] ». L’adverbe « après », qui est isolé syntaxiquement, marque la césure causée par l’événement tout en signalant la reprise du cours de la vie normale. La promenade dans la campagne normande de juin porte quelque chose de la douceur originelle, comme si le mouvement partagé permettait de retrouver provisoirement l’unité fragilisée. Le « nous » et « tous les trois » insistent sur la cohésion qui subsiste malgré la fissure dans un univers social qui, comme montré plus haut, se définit pourtant par sa continuité à travers le temps. Ici, la tendresse est perceptible dans la mémoire d’une résilience familiale, et l’Ernaux adulte fait subsister, malgré la cassure, l’image émouvante des trois silhouettes réunies dans la lumière estivale.
C’est cette même fonction qu’occupent les routines dominicales décrites plus loin dans le récit : « Un peu de silence l’après-midi, dans la rumeur continuelle du jour. Ma mère en profite alors pour faire son lit, une prière, coudre un bouton, mon père part s’occuper d’un grand jardin de légumes qu’il loue près de chez nous[53] ». Il s’agit bien de gestes réguliers, appartenant à l’économie ordinaire de la famille. Toutefois, leur position narrative après la scène du 15 juin crée une tension fondamentale : d’un côté, ces routines incarnent la continuité et la stabilité, preuve que la vie ordinaire n’a pas disparu et, de l’autre côté, leur restitution après coup les charge inévitablement de la mémoire du trauma.
Le « peu de silence » surgit alors comme une respiration fragile dans la «< rumeur continuelle » du commerce familial, un écrin de douceur au milieu du vacarme. La trilogie des minutieux gestes maternels, domestiques, spirituels compose une partition ordinaire tandis que le père qui « part s’occuper » du jardin rejoint un espace marqué par la lenteur de la nature. Cette attention au rythme de gestes simples traduit une tendresse discrète : Ernaux enregistre ces moments avec la précision d’un ethnologue, mais surtout avec le soin de qui veut sauver la texture fragile de l’ordinaire. Plutôt que de décrire la maison familiale comme un lieu physique, elle en recrée la coquille affective, illustrant comment, comme l’écrit Gaston Bachelard dans La Poétique de l’espace, « la maison natale est physiquement inscrite en nous[54] ». À la lumière de la vision du lieu proposée par Bachelard, on peut dire qu’Ernaux, en décrivant les gestes routiniers, retrouve une tendresse qui ne peut exister qu’à l’ombre même de la honte familiale. En effet, c’est parce que l’enfant a été blessée par la scène du 15 juin qu’elle est sensible à l’écrin de douceur, au « peu de silence », à la prière, au jardin. Ainsi, la tendresse est dialectique : elle n’apparaît pas malgré la honte, mais en réaction à celle-ci, comme un refuge à la fois immédiat et mémoriel.
Cette harmonie routinière trouve sa confirmation dans une parenthèse qui surgit telle une épiphanie : «(C’est ici que je suis, un soir de fin mai ou début juin, avant la scène. J’ai fini mes devoirs, il y a une grande douceur partout. J’éprouve un sentiment d’avenir.)[55] ». La parenthèse fonctionne comme un écrin protégeant ce moment de plénitude. La « grande douceur partout » transcende la localisation pour devenir atmosphère existentielle tandis que le « sentiment d’avenir » cristallise l’ouverture au possible caractérisant l’enfant qui n’a pas encore été blessée. En insérant ce souvenir lumineux avant le récit de la violence, Ernaux enveloppe sa mémoire d’une tendresse paradoxale : par-delà le traumatisme, le paradis perdu reste accessible à travers l’écriture.
Le désir d’unité familiale prend une forme radicale dans le fantasme de mort commune : « Je m’imaginais morte avec mes parents au bord d’une route[56]» Par un effet de contraste avec le meurtre des Drummond, ce fantasme révèle la force du lien unissant la famille Ernaux. Si les Drummond incarnent l’harmonie bourgeoise détruite par une violence externe, les Ernaux demeure une famille malgré l’épreuve de la violence. Mourir « avec » ses parents devient une manière de vivre avec eux. René Girard a montré que le désir mimétique peut paradoxalement convertir la violence en sacré, en transfigurant l’agression en rituel[57]. Or, dans La Honte, ce renversement se voit amplifié puisque l’enfant Ernaux voit dans la violence paternelle la possibilité d’une fusion imaginaire avec ses parents. La tendresse est ici inséparable de la honte : c’est parce que la famille est soudée par le souvenir d’une même terreur qu’elle devient aussi l’objet d’un attachement inconditionnel. La mort rêvée ensemble révèle que la tendresse ne nie pas la honte, elle en épouse la structure traumatique pour créer une cohésion imaginaire. Durant le voyage à Lourdes, cette solidarité prend une forme concrète lorsque le père proteste contre la « patate à cochons », exprimant « toute l’offense subie[58] ». La colère partagée devient un ciment affectif : la tendresse s’exprime dans ce réflexe de protection mutuelle face au mépris social.
Ernaux adulte apporte à ces scènes une compréhension nouvelle, qui les éclaire sans les altérer. Elle explique rétrospectivement le silence de ses parents en imaginant une scène conjugale nocturne : «C’est seulement maintenant que je m’avise de ceci : mes parents ont peut-être évoqué entre eux la scène du dimanche, le geste de mon père, trouvé une explication, ou une excuse, et décidé de tout oublier[59] ». Le « seulement maintenant » marque la distance temporelle nécessaire à cette projection empathique. L’évocation d’une réconciliation « après avoir fait l’amour » humanise les parents en leur restituant une intimité réparatrice. L’alternative « explication, ou excuse » maintient l’ambiguïté éthique : comprendre n’est pas pardonner, mais cela permet d’avancer. Cette réécriture rétrospective des événements constitue un geste de tendresse envers les parents, qui leur accorde une épaisseur psychologique et une intimité que la narratrice ne pouvait percevoir enfant.
La figure paternelle se situe à l’intersection de ces tensions. Le « père qui [l'] adorait[60] » fait coexister l’amour indestructible avec la terreur dans une ambivalence que le récit ne cherche jamais à résoudre. Au château de Blois, la formulation « je me retourne et je l’attends, peut-être à contrecœur[61] » cristallise une indécidabilité dans le lien de la jeune fille et du père : le « peut-être » suspend le jugement entre sollicitude et ressentiment. La phrase finale mesure l’absence sans la combler : « mon père est mort depuis vingt-neuf ans[62] ». Lorsqu’elle contemple la photo de Biarritz dans la scène précédente, Ernaux conclut : « Je n’ai plus rien de commun avec la fille de la photo, sauf cette scène du dimanche de juin[63] ». Le père mort et le trauma originel se rejoignent dans une permanence qui, malgré tout, est tenue dans une écriture d’affection.
Ainsi la tendresse familiale ne se réduit-elle ni au pardon ni au ressentiment. Emmanuel Levinas montre qu’une ambiguïté réside dans l’amour familial, qui réunit à la fois une transcendance, marquée par la distance et la séparation, et une proximité, caractérisée par l’intimité et la dépendance[64]C’est exactement le paradoxe qu’Ernaux montre sans résoudre : la honte met à distance et brise la confiance tandis que la tendresse rapproche et maintient la possibilité de cohésion. C’est le nœud affectif même qui constitue la vérité du lien familial. La tendresse réside précisément dans cette fidélité au réel contradictoire, que l’écriture dit sans chercher à l’édulcorer. Le processus de création littéraire ne supprime pas la honte de l’enfant Ernaux ; elle en devient le contrepoint voire un mode de survie face à elle.
Conclusion
Dans le cadre de cette analyse, il a été montré que La Honte d’Annie Ernaux déploie une économie affective où la honte, un sentiment de distanciation et d’étrangeté par rapport au passé et la tendresse coexistent dans une tension féconde. La formule paradoxale « c’est moi, ce n’est pas moi » structure une écriture qui fait de la non-coïncidence avec soi sa vérité propre. La honte fonctionne comme lien paradoxal entre la fillette de 1952 et la femme de 1995 (« c’est elle qui unit la fille de 52 à la femme en train d’écrire »), mais cette reconnaissance douloureuse s’accompagne d’un mouvement d’objectivation où la narratrice devient « ethnologue d’elle-même », observant son passé avec une distance qui interdit toute fusion nostalgique.
De cette distance émerge une tendresse inattendue : dans la conservation de la « langue matérielle » du milieu populaire, dans le regard bienveillant porté sur l’enfant rêveuse, dans l’acceptation nuancée des ambivalences familiales où s’entremêlent violence et affection. Cette dialectique honte-tendresse montre comment LaHonte dépasse le témoignage sociologique pour élaborer une poétique de l’affect ambigu. Les parenthèses, les allers-retours temporels et le style «» refusant le pathos tout en laissant affleurer l’émotion constituent les marqueurs formels de cette tension. Ernaux fait ainsi cohabiter lucidité critique et attachement affectif, transformant l’impossible coïncidence avec soi en espace de vérité affective.
[1] Isabelle Charpentier analyse La Honte dans la continuité des travaux de Vincent de Gaulejac sur la reproduction des inégalités sociales. Elle souligne comment la « domination incorporée » — c’est-à-dire l’intériorisation des rapports de domination dans les dispositions du corps et du langage — se manifeste dans l’écriture d’Ernaux. Voir Isabelle Charpentier, « Quelque part entre la littérature, la sociologie et l’histoire… Les écritures de soi d’Annie Ernaux », Sociétés & Représentations, no 20, 2005, p. 147-163.
[2] Dominique Viart utilise la notion d’« auto-socio-biographie » pour désigner une forme d’écriture de soi qui articule récit personnel et analyse des déterminismes sociaux. Dans cette perspective, La Honte d’Annie Ernaux illustre un projet littéraire où l’intime devient indissociable d’une réflexion sociologique. Voir Dominique Viart et Bruno Vercier, La Littérature française au présent. Héritage, modernité, mutations. Paris, Bordas, 2005, p. 77-79.
[3] Lyn Thomas offre plusieurs approches pertinentes : dans Annie Ernaux, an Introduction to the Writer and Her Audience (1999), elle effectue un lien entre la réception du texte chez les lecteurs et ses stratégies narratives ; dans l’article « Fragments around Philippe V.: Annie Ernaux » (Journal of the American Psychoanalytic Association, 1999), elle inscrit la lecture dans une perspective psychanalytique en explorant les dynamiques du souvenir et du trauma ; enfin, dans « Memory and Mourning in the Work of Annie Ernaux » (2008), elle trace l’évolution du traitement de la mémoire et du deuil à travers son l’œuvre.
[4] Siobhán McIlvanney, “The Adult Woman: Female Behaviour Paradigms in La Femme gelée and Passion simple,” in Annie Ernaux: The Return to Origins, Liverpool UP, 2000, pp. 49–86. Liverpool Scholarship Online, 20 June 2013.
[5] Aurélie Adler, Éclats des vies muettes: Figures du minuscule et du marginal dans les récits de vie contemporains (Paris: Presses Sorbonne Nouvelle, 2012), p. 205-220.
[6] Annie Ernaux, La Honte, Gallimard, 1997, p. 139.
[7] Ibid., p. 134.
[8] Ibid., p. 13.
[9] Ibid., p. 16.
[10] Ibid., p. 116.
[11] Ibid., p. 117.
[12] Ibid.
[13] Ibid., p. 118.
[14]Ibid.
[15] Ibid., p. 102
[16] Ibid.
[17] Pierre Bourdieu, La Distinction: Critique sociale du jugement (Paris: Les Éditions de Minuit, 1979), p. 189-93.
[18] Marcel Mauss, « Les techniques du corps », Journal de Psychologie, vol. 32, no. 3-4, 1934, p. 271-93.
[19] Annie Ernaux, La Honte, p. 11.
[20] Ibid., p. 120.
[21] Ibid., p. 107-108.
[22] Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant: Essai d’ontologie phénoménologique (Paris: Gallimard, 1943), p. 265–66.
[23] Annie Ernaux, La Honte, p. 116.
[24]Ibid., p. 37.
[25] Ibid., p. 13.
[26] Ibid., p. 24.
[27] Ibid.
[28] Ibid., p. 26.
[29]Ibid.
[30] Paul Ricœur, Soi-même comme un autre (Paris: Seuil, 1990), p. 143–50.
[31] Annie Ernaux, La Honte, p. 39.
[32] Merleau-Ponty, Maurice. Phénoménologie de la perception. Paris, Gallimard, 1945.
[33] Annie Ernaux, La Honte, p. 34.
[34] Ibid., p. 40.
[35] Bourdieu, Pierre. Esquisse d’une théorie de la pratique, précédée de trois études d’ethnologie kabyle. Genève, Droz, 1972.
[36] Paul de Man, « Autobiography as De-facement », MLN, vol. 94, no. 5, 1979, p. 919–930.
[37] Annie Ernaux, La Honte, p. 30.
[38] Ibid., p. 73.
[39] Didier Eribon, Retour à Reims (Paris: Fayard, 2009), p. 12.
[40] Annie Ernaux, La Honte, p. 141.
[41] Ibid., p. 73.
[42] Ibid., p. 60.
[43] Ibid., p. 72.
[44] Ibid., p. 63.
[45] Ibid., p. 58.
[46] Ibid.
[47] Ibid., p. 59.
[48] Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, Paris: Les Éditions de Minuit, 1980, p. 91.
[49] Annie Ernaux, La Honte, p. 136.
[50] Ibid., p. 137.
[51] Ibid.
[52] Ibid., p. 15.
[53] Ibid. , p. 55.
[54] Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace (Paris : Presses Universitaires de France, 1958), p. 32.
[55] Annie Ernaux, La Honte, p. 54.
[56] Ibid., p. 22.
[57] René Girard, La Violence et le Sacré Paris: Grasset, 1972.
[58] Annie Ernaux, La Honte, p. 133.
[59] Ibid., p. 21.
[60] Ibid., p. 19.
[61] Ibid., p. 101.
[62] Ibid., p. 142.
[63] Ibid.
[64] Emmanuel Levinas, Totalité et Infini: Essai sur l’extériorité, La Haye: Martinus Nijhoff, 1961.